Fils mal aimé, héritier contesté, roi tenace : Charles le Chauve ne s’est pas simplement assis sur un trône. Il l’a arraché, défendu et élargi jusqu’à ceindre la couronne impériale à Rome en 875. Son surnom — le Chauve — intrigue encore. Les historiens débattent de son origine : calvitie réelle, tonsure symbolique, ou simple ironie d’une époque où les Carolingiens portaient tous des cheveux longs ? Ce qui est sûr, c’est que l’homme derrière le sobriquet a changé la carte de l’Europe.
Sa vie couvre un demi-siècle d’une violence politique rare, entre guerres fratricides, invasions normandes et luttes d’influence avec l’Église. Pour comprendre comment la France carolingienne s’est dessinée, impossible de passer à côté de ce règne — de 843 à 877 — qui a posé les premières fondations du royaume de France.
Naissance, famille et guerres de succession
Un fils de trop pour Louis le Pieux
Charles naît le 13 juin 823 à Francfort, fils de Louis le Pieux — lui-même fils de Charlemagne — et de sa seconde épouse, Judith de Bavière. Problème : Louis a déjà trois fils issus d’un premier mariage. Lothaire, Pépin et Louis (dit Louis le Germanique) voient d’un très mauvais œil l’arrivée de ce demi-frère dont la mère, ambitieuse, réclame une part de l’empire.
Louis le Pieux modifie à plusieurs reprises l’Ordinatio Imperii de 817, ce document qui organisait la succession carolingienne, pour y ménager une place à Charles. Chaque remaniement relance la guerre. Les trois frères aînés se coalisent, déposent brièvement leur père en 833 lors du fameux épisode du « Champ du Mensonge », près de Colmar. Louis le Pieux est restauré, mais l’empire est fissuré.
💡 Notre conseil
Pour replacer Charles le Chauve dans la grande continuité des têtes couronnées et des personnages marquants par leur apparence physique, l’article Célébrités chauves : pourquoi le crâne rasé fait image offre un éclairage culturel intéressant sur ce que la calvitie a toujours signifié — pouvoir, singularité ou stigmate.
⚔️ Le traité de Verdun et la naissance du royaume de France
Louis le Pieux meurt en 840. Aussitôt, la guerre éclate entre les héritiers. Charles s’allie avec Louis le Germanique contre Lothaire, l’aîné qui revendique la suprématie sur l’ensemble de l’empire. Les deux alliés prêtent les Serments de Strasbourg en 842 — premier texte connu en langue romane, ancêtre du français — pour sceller leur union.
La bataille de Fontenoy-en-Puisaye, en juin 841, donne l’avantage à Charles et Louis. Lothaire doit négocier. Le traité de Verdun, signé en août 843, divise l’empire carolingien en trois royaumes :
- La Francie orientale, attribuée à Louis le Germanique — ancêtre de l’Allemagne.
- La Francie médiane (Lotharingie), pour Lothaire Ier, avec le titre impérial.
- La Francie occidentale, pour Charles — c’est l’embryon du royaume de France.
843
Traité de Verdun — naissance de la Francie occidentale, futur royaume de France
Charles règne donc sur un territoire qui s’étend grossièrement de la Meuse à l’Atlantique et aux Pyrénées. Trente-quatre ans de règne l’attendent, hachés de raids vikings, de révoltes aristocratiques et de querelles dynastiques permanentes.
Un règne sous pression : Normands, vassaux et couronne impériale
Gouverner la Francie occidentale au IXe siècle, c’est gérer des crises en cascade. Les Normands remontent la Seine, la Loire, la Garonne. Ils pillent Rouen, Nantes, brûlent les abbayes. Charles ne les écrase pas — il les achète. En 845, il verse 7 000 livres d’argent au chef viking Ragnar pour qu’il quitte Paris. Ce que l’historiographie appelle parfois un aveu de faiblesse est en réalité une forme de pragmatisme : le roi n’a ni la marine ni les troupes pour tenir un front fluvial de plusieurs centaines de kilomètres.
⚠️ À garder en tête
L’image d’un Charles le Chauve faible face aux Normands est largement une construction postérieure. Ses contemporains le voyaient surtout comme un roi lettré et fin négociateur, réputé pour sa culture et son soutien aux arts — un profil rare dans l’aristocratie guerrière de l’époque.
Face à ses propres vassaux, le roi doit aussi composer. Les grands du royaume — comtes, marquis, évêques — grignottent l’autorité royale. Charles répond par les capitulaires de Mersen (847) et de Quierzy (877), textes qui tentent d’organiser la fidélité vassalique et la transmission héréditaire des charges. Ce dernier capitulaire, signé peu avant sa mort, ouvre paradoxalement la voie à la féodalisation de la France.
Sur le plan religieux et intellectuel, son règne brille. Il s’entoure de savants comme Jean Scot Érigène, fait enluminer des manuscrits somptueux (la Bible de Vivien, conservée à la Bibliothèque nationale), et entretient une correspondance serrée avec les papes. La santé spirituelle du Bien Être de ses sujets — via l’encadrement ecclésiastique — fait partie de sa vision du pouvoir.
| 📅 Date | 🏛️ Événement |
|---|---|
| 843 | Traité de Verdun — Charles devient roi de Francie occidentale |
| 845 | Paiement de 7 000 livres aux Normands pour libérer Paris |
| 875 | Couronnement comme empereur d’Occident par le pape Jean VIII |
| 877 | Mort à Brios (Alpes) le 6 octobre, retour d’Italie |
La consécration vient en 875. Lothaire II, fils de son frère Lothaire Ier, est mort sans héritier légitime. L’empire de Francie médiane se fragmente. Charles saute sur l’occasion : il descend en Italie, se fait couronner roi des Lombards, puis reçoit la couronne impériale des mains du pape Jean VIII à Rome, le 25 décembre 875. Il devient ainsi Charles II, empereur d’Occident — deux ans seulement avant sa mort.
✅ À retenir
Charles le Chauve est l’un des rares souverains carolingiens à avoir réuni en une seule main la couronne de France, celle d’Italie et la dignité impériale. Ce cumul, bref (875-877), souligne l’ambition d’un homme souvent sous-estimé par les récits qui mettent Charlemagne seul en avant.
Il meurt le 6 octobre 877 à Brios, dans les Alpes, au retour d’une expédition italienne chaotique. Son fils Louis le Bègue lui succède, mais le royaume qu’il laisse est déjà en train de se morceler entre des dynasties locales que les Capétiens devront, un siècle plus tard, reconstruire.
Questions fréquentes
Pourquoi Charles II s’appelait-il « le Chauve » ?
L’origine du surnom reste débattue. Certains historiens pensent qu’il désignait une calvitie précoce réelle ; d’autres y voient une ironie, car les aristocrates carolingiens portaient les cheveux longs comme signe de noblesse. Une troisième hypothèse propose que le nom soit apparu dans des chroniques ultérieures comme une manière de le distinguer des autres Charles de la dynastie.
Quel lien y a-t-il entre Charles le Chauve et Charlemagne ?
Charles le Chauve est le petit-fils de Charlemagne. Son père, Louis le Pieux, était le seul fils survivant de Charlemagne à lui succéder. Charles le Chauve hérite donc directement de la tradition carolingienne et cherchera toute sa vie à en restaurer l’unité, ce qu’il réussit brièvement avec le titre impérial obtenu en 875.
Qu’est-ce que le traité de Verdun a changé concrètement ?
Signé en 843, le traité de Verdun partage l’empire carolingien entre les trois fils de Louis le Pieux. Charles le Chauve reçoit la Francie occidentale, territoire qui préfigure le royaume de France. C’est le premier acte fondateur d’une entité politique distincte à l’ouest du Rhin — ce découpage influencera durablement la géographie politique de l’Europe médiévale.
Comment Charles le Chauve est-il devenu empereur d’Occident ?
À la mort de Lothaire II sans héritier légitime, la Francie médiane se fragmente. Charles descend en Italie en 875, se fait sacrer roi des Lombards puis reçoit la couronne impériale du pape Jean VIII à Rome, le 25 décembre 875. Cette dignité est surtout symbolique à ce stade, mais elle consacre Charles comme successeur légitime de la tradition carolingienne.
Qui a succédé à Charles le Chauve après sa mort en 877 ?
Son fils Louis le Bègue lui succède comme roi de Francie occidentale. Mais son règne est court (877-879) et le royaume se morcelle rapidement entre ses propres fils. Cette fragmentation accélère le déclin carolingien et prépare l’émergence de nouvelles dynasties locales, jusqu’à l’avènement des Capétiens en 987.






