Cosmogonies : définition, origines et grands récits du monde

Ian Claes

Cosmogonies définition : représentation des origines du monde et des grands récits cosmiques

Une cosmogonie raconte comment le monde a commencé. Pas comment il fonctionne, pas où il va — uniquement comment il a surgi du néant ou du chaos. Cette distinction compte, parce qu’on confond souvent cosmogonie et cosmologie, deux disciplines qui posent des questions radicalement différentes. La cosmogonie est un récit des origines ; la cosmologie, une science de la structure.

Toutes les cultures humaines connues ont produit au moins une cosmogonie. Des mythes babyloniens à la théorie du Big Bang, le besoin d’expliquer l’acte fondateur de l’existence semble universel. Ce n’est pas un hasard : comprendre d’où vient le monde, c’est aussi comprendre d’où vient l’humain.

Définition précise d’une cosmogonie

Ce que le mot signifie exactement

Le terme vient du grec kosmos (ordre, univers) et gonos (naissance, engendrement). Une cosmogonie est donc littéralement un récit de la naissance de l’univers. Le mot apparaît en français au XVIIe siècle, d’abord dans des contextes philosophiques et théologiques, avant de s’étendre aux études comparatives des mythes.

Au sens strict, une cosmogonie répond à une question : comment le monde a-t-il été créé ? Elle peut prendre plusieurs formes :

  • un mythe religieux transmis oralement ou par écrit (la Genèse, l’Enuma Elish babylonien, les Védas hindous)
  • une théorie philosophique antique (le Timée de Platon)
  • un modèle scientifique contemporain (la théorie du Big Bang)

Ce qui les relie : chacune propose un moment zéro, un avant et un après, une logique de surgissement du monde.

Cosmogonie vs cosmologie : la frontière nette

La cosmologie étudie la structure, l’évolution et les lois de l’univers tel qu’il existe maintenant. La cosmogonie s’intéresse uniquement à l’acte inaugural. Un cosmologue mesure la courbure de l’espace-temps ; un mythe cosmogonique raconte comment un dieu a séparé les eaux du ciel et de la terre.

En pratique, les deux se croisent. La physique contemporaine produit sa propre cosmogonie — le Big Bang est un récit d’origine autant qu’un modèle mathématique. Stephen Hawking lui-même parlait de « la question de pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien » comme d’une interrogation à la fois scientifique et métaphysique.

Les grands types de récits cosmogoniques

La création ex nihilo

Créer à partir de rien : c’est le schéma le plus répandu dans les traditions monothéistes. Dans la Genèse, Dieu parle et le monde apparaît. Rien n’existait avant — ni matière, ni espace, ni temps. Ce type de cosmogonie place la toute-puissance divine au centre : seul un être absolument premier peut créer sans matériaux préexistants.

L’islam partage ce cadre. Le Coran affirme que Dieu dit « Sois » (kun) et la chose est. La création ex nihilo n’est pas universelle, mais elle domine largement dans l’Occident abrahamique.

La cosmogonie par combat ou démembrement

Beaucoup de mythologies construisent le monde à partir d’un combat primordial. Dans le récit babylonien Enuma Elish (vers 1200 av. J.-C.), le dieu Marduk tue le monstre marin Tiamat et fabrique le ciel et la terre avec ses deux moitiés de corps. Le monde naît d’une violence fondatrice.

La mythologie nordique fonctionne de la même manière : Odin et ses frères tuent le géant Ymir et créent la terre avec sa chair, les mers avec son sang, le ciel avec sa boîte crânienne. Ces récits ne sont pas anodins — ils disent que l’ordre naît du désordre, que la vie émerge de la mort.

La cosmogonie par émanation ou développement

D’autres traditions évitent la rupture violente. Dans l’hindouisme, l’univers émerge de Brahman comme une bulle d’une source d’eau — par émanation progressive, sans acte de création brutal. Le Tao chinois suit une logique similaire : le monde se déploie naturellement à partir d’un principe originel indicible.

Ces cosmogonies dites « émanationnistes » impliquent une continuité entre le principe premier et le monde créé. Pas de rupture, pas de combat — une sorte de croissance organique du réel.

Cosmogonies scientifiques et mythologiques : deux langages pour une même question

Le Big Bang comme cosmogonie moderne

La théorie du Big Bang, formulée dans sa version moderne par Georges Lemaître en 1927 et confirmée par la mesure du fond diffus cosmologique en 1965, est techniquement une cosmogonie. Elle postule un état initial ultra-dense et ultra-chaud, une singularité, à partir de laquelle l’univers observable s’est développé en 13,8 milliards d’années.

Mais cette cosmogonie scientifique laisse entière une question que la physique ne peut pas encore trancher : que s’est-il passé avant la singularité — ou plutôt, l’idée d’« avant » a-t-elle un sens si le temps lui-même naît avec l’univers ? C’est là que science et philosophie se retrouvent face au même mur.

Pourquoi les cosmogonies fascinent encore

Les récits des origines ne sont pas que de la mythologie poussiéreuse. Ils structurent les représentations culturelles, légitiment des ordres sociaux, donnent un sens à la mort et à la vie. Comprendre la cosmogonie d’une culture, c’est comprendre sa vision du rapport entre l’humain et le cosmos.

Cette dimension anthropologique explique pourquoi les cosmogonies restent étudiées dans des champs très différents — histoire des religions, philosophie, astrophysique, psychologie des profondeurs (Jung y voyait des archétypes universels). Elles croisent aussi des réflexions sur le Bien Être humain, puisque le sentiment d’appartenir à un tout plus grand que soi joue un rôle documenté dans l’équilibre psychologique.

Les cosmogonies ont même irrigué la culture populaire contemporaine. Les univers Marvel, Star Wars ou Tolkien s’appuient tous sur des mythologies d’origine construites — des cosmogonies fictionnelles qui fonctionnent exactement comme leurs ancêtres antiques. Ce phénomène est analysé en détail dans des travaux sur la Pop Culture : Définition, Origines et Influence Sociétale, qui montrent comment ces récits fondateurs fabriquent du lien identitaire.

Comment lire et comparer les cosmogonies

Les outils de l’analyse comparative

Depuis le XIXe siècle, les chercheurs ont développé des méthodes pour comparer les cosmogonies entre elles sans les hiérarchiser. Mircea Eliade, historien des religions, identifiait des schémas récurrents : le chaos initial, l’acte séparateur (ciel/terre, eau/terre), l’apparition de la lumière, puis de l’humain. Ces structures traversent les cultures et les siècles.

L’analyse structuraliste de Claude Lévi-Strauss apporte une autre clé : les mythes cosmogoniques résolvent symboliquement des contradictions que les sociétés ne peuvent pas résoudre dans la réalité (vie/mort, nature/culture, ordre/chaos). Le mythe n’est pas une explication naïve du monde — c’est un outil cognitif.

Quelques éléments à retenir pour analyser une cosmogonie

Quand on lit un récit cosmogonique — qu’il vienne d’un texte sacré, d’une tradition orale ou d’un article de physique théorique — quelques questions permettent d’en dégager la logique :

  • Qu’existait-il avant la création ? (néant, chaos, dieu, principe abstrait)
  • Qui ou quoi est l’agent créateur ? (dieu personnel, force impersonnelle, hasard quantique)
  • Comment la création se produit-elle ? (parole, combat, émanation, explosion)
  • Quelle place l’humain y occupe-t-il ? (couronnement de la création, accident cosmique, partie d’un tout)
  • Quelle relation ce récit établit-il entre le monde et le sacré ?

Ces questions s’appliquent aussi bien à l’Enuma Elish qu’au modèle standard de la cosmologie. La forme change ; la structure interrogative reste la même.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre cosmogonie et cosmologie ?

La cosmogonie est un récit des origines : elle répond à la question « comment le monde a-t-il été créé ? ». La cosmologie, elle, étudie la structure, les lois et l’évolution de l’univers tel qu’il existe aujourd’hui. La première est narrative et souvent mythologique ou philosophique ; la seconde est une discipline scientifique fondée sur l’observation et les mathématiques. Les deux se croisent autour du Big Bang, qui est à la fois un modèle cosmologique et un récit cosmogonique.

Est-ce que le Big Bang est une cosmogonie ?

Oui, au sens large. Le Big Bang est un modèle scientifique qui décrit l’état initial de l’univers il y a environ 13,8 milliards d’années et son expansion depuis. Il remplit la fonction d’une cosmogonie : il postule un moment zéro et explique comment l’univers observable a émergé. La différence avec les cosmogonies mythologiques est la méthode — calculs, observations, prédictions vérifiables — mais la question posée est identique.

Quelle est la cosmogonie la plus ancienne connue ?

L’Enuma Elish babylonien, daté d’environ 1200 av. J.-C. dans sa version écrite, est l’un des récits cosmogoniques les plus anciens conservés. Des textes égyptiens antérieurs (textes des Pyramides, vers 2400 av. J.-C.) contiennent également des éléments cosmogoniques. Les traditions orales sont évidemment bien plus anciennes, mais elles ne laissent pas de traces directes.

Toutes les cultures ont-elles une cosmogonie ?

À ce jour, tous les groupes humains étudiés par les ethnologues et les historiens des religions possèdent au moins un récit d’origine du monde. La forme varie considérablement — création par un dieu, émergence d’un œuf cosmique, déploiement d’un principe abstrait — mais la présence d’une cosmogonie semble universelle. Certains chercheurs y voient une fonction cognitive fondamentale : le besoin de placer l’existence humaine dans un cadre intelligible.

Comment distinguer une cosmogonie d’un mythe de création ordinaire ?

Une cosmogonie porte spécifiquement sur l’origine de l’univers dans son ensemble — cosmos, temps, espace, matière. Un mythe de création peut être plus limité : création des humains, d’une montagne, d’un peuple. La cosmogonie est le mythe d’origine le plus total, celui qui précède tous les autres. Dans de nombreuses traditions, elle constitue le récit fondateur à partir duquel tous les autres mythes prennent sens.