Marsha P. Johnson : qui était-elle vraiment ?

Ian Claes

Un bouquet de fleurs et des bougies allumées sur un rebord de fenêtre, à la tombée du jour.

Marsha P. Johnson revient régulièrement dans les discussions sur l’histoire des droits LGBTQI+, souvent réduite à une image d’Épinal : « celle qui a lancé la révolte de Stonewall ». La réalité est à la fois plus riche et plus incertaine sur certains points précis. Voici ce qu’on sait de sa vie, ce qui est solidement établi sur Stonewall et STAR, et ce qui reste débattu, notamment sur les circonstances de sa mort.

Qui était Marsha P. Johnson

Marsha P. Johnson naît en 1945 dans le New Jersey. À 18 ans, elle s’installe à Greenwich Village, à New York, où elle vit principalement les décennies suivantes. Elle y travaille comme artiste de drag, se produit notamment avec la troupe Hot Peaches, et pose pour des peintres ; Andy Warhol la photographie en 1974. Le nom « Johnson » viendrait de l’enseigne d’un restaurant ; quant au « P », il signifiait, selon sa propre explication, « Pay it no mind » (« n’y prête pas attention »), une réponse qu’elle donnait quand on l’interrogeait sur son genre.

Sur le vocabulaire à utiliser pour la décrire : Marsha P. Johnson employait de son vivant les mots de son époque, notamment « drag queen » et « gay », pour se définir. Les historien·nes contemporain·es la considèrent aujourd’hui plus souvent comme une femme trans. Les deux lectures coexistent dans les sources, ce qui reflète surtout l’évolution du vocabulaire disponible plutôt qu’une contradiction sur les faits eux-mêmes.

Stonewall, le 28 juin 1969

Dans la nuit du 28 juin 1969, la police new-yorkaise mène une descente dans le Stonewall Inn, un bar fréquenté par la communauté gay et trans de Greenwich Village. Des émeutes éclatent en réponse et durent plusieurs jours : cet épisode est aujourd’hui considéré comme un tournant dans l’histoire de la lutte pour les droits LGBTQI+, à l’origine des premières marches des fiertés. Marsha P. Johnson est étroitement associée à cette révolte. Les récits divergent en revanche sur le déroulé précis de son arrivée sur les lieux cette nuit-là : certains témoignages la placent parmi les tout premiers éléments déclencheurs, d’autres situent son arrivée un peu plus tard dans la soirée. Ce point de détail reste discuté ; sa participation aux émeutes, elle, ne l’est pas.

STAR, avec Sylvia Rivera

En 1970, Marsha P. Johnson cofonde STAR (Street Transvestite Action Revolutionaries) avec Sylvia Rivera, une autre figure majeure du mouvement. L’organisation vise à soutenir les jeunes drag queens et personnes trans sans domicile, en leur offrant un hébergement : le groupe occupe un temps un squat surnommé STAR House. C’est une des raisons pour lesquelles Johnson et Rivera sont aujourd’hui présentées ensemble : leur engagement portait spécifiquement sur les personnes les plus précarisées de leur communauté, à un moment où peu de structures s’en occupaient. En février 2020, une plaque commémorative leur rendant hommage à toutes les deux a été inaugurée à Metz, présentée par les organisateurs comme une première du genre en France ; elle a été vandalisée par des autocollants à contenu haineux le jour même de son inauguration, un fait rapporté par le magazine Têtu.

Sa mort, un point resté flou

Le 6 juillet 1992, le corps de Marsha P. Johnson est retrouvé dans l’Hudson, à New York. La police conclut rapidement à un suicide, sans enquête approfondie selon plusieurs témoignages de son entourage, qui contestent cette version dès le départ. L’affaire est rouverte en 2012 par la police new-yorkaise, qui requalifie finalement la cause du décès en « indéterminée ». Les circonstances exactes de sa mort n’ont, à ce jour, jamais été entièrement établies. C’est un point sur lequel les sources s’accordent : on sait qu’elle est morte noyée, on ne sait pas avec certitude comment ni pourquoi.

Ce qu’on retient d’elle aujourd’hui

Au-delà des faits datés, ce qui revient le plus souvent dans les hommages qui lui sont rendus, c’est moins un discours ou une action précise que sa manière de traiter les gens autour d’elle : une attention portée aux personnes les plus marginalisées de son époque, sans-abri, jeunes, travailleuses du sexe, à un moment où cette attention était rare. C’est aussi ce qui explique pourquoi son nom est aujourd’hui associé à l’expression « T4T », pour « trans for trans » (trans pour trans), qui désigne des relations, des solidarités ou des espaces construits par des personnes trans pour d’autres personnes trans, sans intermédiaire cisgenre. C’est cette même logique que revendique l’application de rencontre T4TSpace, « par et pour les personnes trans et non-binaires » selon ses propres mots, qui a consacré un article à Marsha P. Johnson retraçant sa vie et les zones d’ombre qui l’entourent encore. Le nom du site et sa logique de fonctionnement, où la plateforme ne demande à personne de prouver son identité trans, doivent d’ailleurs beaucoup à cet héritage historique.

Questions fréquentes

Marsha P. Johnson était-elle une femme trans ?

Elle utilisait de son vivant les termes disponibles à son époque, « drag queen » et « gay » notamment. Les historien·nes actuel·les tendent à la présenter comme une femme trans, en tenant compte du vocabulaire qui s’est développé depuis. Les deux formulations coexistent selon les sources.

A-t-elle lancé les émeutes de Stonewall ?

Sa présence et sa participation aux émeutes de juin 1969 sont établies. Le récit selon lequel elle aurait été la toute première personne à déclencher l’affrontement avec la police varie en revanche d’un témoignage à l’autre, et reste un point discuté plutôt qu’un fait figé.

Que sait-on vraiment de sa mort ?

On sait qu’elle est morte noyée dans l’Hudson en juillet 1992. La cause exacte, accident, suicide ou acte extérieur, n’a jamais été établie avec certitude malgré la réouverture du dossier en 2012 ; la police a finalement retenu une cause « indéterminée ».

Pour aller plus loin

La vie de Marsha P. Johnson a aussi été documentée par des travaux plus récents, comme ceux relayés par l’ONG Oxfam France, qui reviennent en détail sur son parcours et sur les zones d’ombre entourant sa mort. Ces sources s’accordent toutes sur l’essentiel : une figure marquante de l’histoire des luttes LGBTQI+ américaines, dont l’exactitude de certains épisodes reste, plus de trente ans après sa mort, encore débattue par les historien·nes.